Plus je m'intéresse aux personnes qui fournissent les ingrédients de ma cuisine, plus je réalise que les ingrédients "bio" sont bel et bien "issus de l'agriculture biologique" : Bien sûr, ce sont toujours des ingrédients obtenus sans engrais ni pesticides chimiques. Mais cela signifie surtout qu'ils viennent du travail concret de paysans passionnés, et s'inscrivent dans toute une filière de transformation et de commercialisation. Elle est bien distincte de la chaîne alimentaire industrielle dont on pourrait penser qu'elle a pris toute la place dans notre pays, que ce soit en bio ou en conventionnel d'ailleurs.

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Il y a presque un mois maintenant, j'ai visité la ferme de la Chauvellière, d'où viennent les œufs bio de Touraine. Voilà pourquoi c'était passionnant : Cette ferme se trouve en quelque sorte à égale distance de l'élevage concentrationnaire des poules pondeuses en batterie, et de mon image mentale idyllique de la poule qui vit en liberté dans une cour ou un jardin...

Il se trouve que j'avais déjà visité cet élevage il y a quelques temps. J'ai souhaité y revenir : d'abord parce que j'avais été fascinée et impressionnée de voir les milliers de poules nécessaires à la fourniture de mes 6 œufs hebdomadaires. Ensuite, je voulais savoir pourquoi ces œufs-là ont ce goût-là, que j'aime particulièrement. Et enfin, parce que je savais que je serais bien accueillie !

Thierry Desplat n'est manifestement pas un agriculteur comme les autres : à la tête d'un élevage spécialisé de près de 6000 poules pondeuses (auxquelles s'ajoutent  par périodes 2000 poulettes), il a fait le double choix de convertir en bio l'élevage de ses parents, et de rester indépendant de tout contrat avec un groupement d'achat : Ses œufs, il les vend lui-même aux commerces de la région et aux particuliers, dans de jolies boîtes jaunes à son nom.

Allez, suivez-moi à Manthelan, en cette fin d'hiver ensoleillée ! Nous allons à 35 km au Sud de Tours, entre Loches et Sainte-Maure, dans un paysage assez plat où se succèdent villages, champs en herbe à cette saison et petits bois.

L'entrée de la ferme est majestueuse : le portail ouvre sur une grande cour autour de laquelle sont disposés plusieurs bâtiments et la maison d'habitation. Tout autour : des champs, des séchoirs à maïs, une mare, des arbres et surtout les grands bâtiments rectangulaires et les parcs des poules.

Qu'est-ce qui a changé ici depuis la conversion de la ferme en bio ?

"Je n'ai gardé que les bâtiments. Tout le reste a changé" répond Thierry.

Des poules en plein air
Il n'y a pas si longtemps, ces grands bâtiments contenaient chacun 20 000 poules, dans des cages disposées sur quatre étages.

Mon propos n'est pas ici de vous  parler en détails de l'élevage des poules pondeuses en batterie. Si vous souhaitez en savoir plus, allez lire ce site très accessible : www.oeufs.org. Je leur ai emprunté ce petit film que vous voudrez peut-être visionner, d'un élevage français typique, puisque 80 % des oeufs vendus en France viennent de ce genre d'usine.


L'élevage des poules en cages - www.oeufs.org
par pmaf

Ça devait donc ressembler plus ou mois à ça à La Chauvellière : cages exiguës, lumière artificielle et "fractionnée" pour optimiser le rendement des poules (2h de nuit pour 4h de jour, et ça recommence...)

Aujourd'hui, à la place des 20 000 poules dans le grand bâtiment, il y en a 4000, en deux "lots" de 2000. Et encore 2000 autres dans un autre bâtiment.

Le cahier des charges de l'agriculture biologique impose un maximum de 9000 poules par élevage, limite à laquelle se placent la plupart des éleveurs spécialisés.

Les poules peuvent librement circuler à l'intérieur du bâtiment, dont l'aménagement a été entièrement remplacé. Et elles peuvent sortir dans les grands parcs en plein air, ce dont elles ne se privent pas.

A l'intérieur des bâtiments

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Avant d'entrer, Thierry frappe à la porte avant d'ouvrir : C'est ici que les poules dorment la nuit, qu'elles pondent le matin et qu'elles circulent dans la journée, en particulier pour manger et boire. La lumière y est principalement artificielle et le bâtiment est chauffé en hiver.

Ici, il y a du bruit et ça sent pas bon... Les fientes sont recueillies sous les grilles sur lesquelles se déplacent les poules. Et le grand nettoyage a lieu tous les 18 mois environ, lorsqu'un lot de poules est remplacé par un autre, de poules plus jeunes.

Objectif :  recueillir tous les œufs dans les pondoirs (la partie la plus haute et la plus sombre, "douillette", de cette installation), et obtenir la même quantité d'œufs quelle que soit la saison, en évitant un creux en hiver, pour fournir des consommateurs habitués à manger des œufs toute l'année.

En plein air

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A partir de 10h, une fois que Thierry est sûr que les œufs du jour ont été pondus dans les pondoirs, il ouvre les petites portes des bâtiments vers les parcs : les poules peuvent alors entrer et sortir librement. A la tombée de la nuit, elles rentreront spontanément dans le bâtiment.

Près du bâtiment où les poules se sont déjà bien activées, l'herbe a pratiquement totalement disparu. Mais plus loin, au delà de la haie qui fleurit en ce moment, les surfaces sont bien enherbées. Une chose est sûre : l'herbe et les mystérieuses petites choses qu'elles picorent dans la terre font partie intégrante de leur vie de poule et de leur alimentation.

Ce qui ne les empêche pas d'être curieuses de mon appareil photo...
curieuses

A ce stade, la différence avec l'élevage de poules pondeuses en cage est évident. Avec celui des poules conventionnelles "en plein air", elle est plus discrète : En bio, la densité maximale des poules dans le bâtiment est plus faible que pour les poules "élevées en plein air".

Par ailleurs, Thierry souligne la liberté que prennent certains avec l'obligation de laisser sortir les poules "le plus possible". Comment apprécier "ce plus possible" ? Question d'éthique, sans doute.

Dans les champs

Tout autour s'étendent 50 hectares de champs cultivés, auxquels pourraient bientôt s'ajouter 75 hectares supplémentaires.

Ils fournissent la presque-totalité de la nourriture des poules. En effet, dans l'élevage biologique, il est attendu "un lien au sol" , c'est-à-dire que les animaux (poules, vaches, etc.) doivent obtenir leur alimentation d'un pâturage direct sur la ferme et de la production des champs de la même exploitation. Un éleveur est donc aussi céréalier.

Même si la ferme a toujours été exploitée dans cet esprit (culture des champs conjointe à l'élevage), la conversion en bio a révolutionné les pratiques culturales.

J'ai retenu deux points essentiels :

  • la diversité des variétés cultivées (non seulement maïs, mais aussi tournesol, féveroles, pois, luzerne, orge, etc.). La plupart de ces plantes entrent directement dans l'alimentation des poules :
    Le maïs, malgré ses grandes exigences en eau en été, reste indispensable à l'obtention du beau jaune vif apprécié des clients.
    Mais il est mélangé à bien d'autres plantes : Le tournesol fournit d'une part de l'huile, utilisée par Thierry comme agro-carburant pour ses tracteurs, et d'autre part des tourteaux donnés aux poules et qui contribuent certainement à la saveur goûteuse que j'apprécie de ces oeufs. Les légumineuses (féveroles, pois, etc.) ont un double intérêt : elles apportent des protéines végétales aux poules, et de l'azote au sol. Associées au fientes des poules, cette culture permet de prendre soin de la fertilité des sols sans apport d'engrais chimiques.
  • un assolement allongé : au lieu de faire se succéder sur un rythme intensif de deux ans le maïs et le colza dans ses champs, Thierry fait désormais tourner sur chaque parcelle des cultures très diversifiées, où le maïs ne revient que tous les 7 ou 8 ans. Cette succession de cultures de plantes différentes est un élément-clé du contrôle biologique des mauvaises herbes : les mauvaises herbes qui se développent pendant la culture du pois par exemple ne concurrenceront pas le maïs et vice-versa.

Une alimentation maison

Pour compléter l'alimentation de ses poules, Thierry achète aussi quelques compléments à l'extérieur : soja bio, apport minéral (carbonate et coquilles d'huitres), levure.

Avec tous ces ingrédients, il prépare chaque jour la tonne de nourriture dont ont besoin les poules. Les graines sont donc toujours fraichement broyées, ce qui serait impossible s'il devait s'approvisionner par camion complet de granulés à l'extérieur.
Cette nourriture fraichement préparée, c'est selon Thierry ce qui explique le meilleur goût de ses œufs.

Vaccins et les médicaments

Je vous l'ai dit, Thierry n'est pas comme les autres : il ne vaccine pas ses poulettes, mais ne connaît personne d'autre qui fasse comme lui. Il préfère rester très vigilant sur leur santé et leur donner de façon préventive ou curative des produits à base de plantes, censés renforcer leur immunité.

De même, aux deux traitements antibiotiques par an autorisés en agriculture biologique, il préfère un traitement brutal mais sans médicament : une fois dans la vie des poules, ils les met à la diète pendant une semaine, ce qui stoppe la ponte pendant un mois. Après ce jeûne imposé, elles "muent" : elles perdent leurs plumes (on en voit des traces au plumage des poules sur mes photos), puis reprennent des forces et retrouvent une santé et une vigueur nouvelles. C'est ainsi que Thierry garde de belles poules en bonne santé, qu'il peut valoriser à la revente lorsqu'elles deviennent trop vieilles pour lui et qu'il les vend vivantes.

La vie d'une poule

L'œuf ou la poule ? Tout commence au couvoir :

Il en existe une dizaine en France, qui appartiennent à trois sociétés d'accouvage, spécialisées dans les poules pondeuses. Comme les semenciers vis-à-vis des cultivateurs, ces entreprises constituent donc des fournisseurs très concentrés et incontournables pour les éleveurs.

Leur rôle dans la filière ? La reproduction des poules pondeuses et la vente de poussins d'un jour. Les installations ressemblent à un élevage de poules au sol, à la différence qu'on y trouve ensemble poules et coqs !

Leurs œufs sont récupérés, disposés dans d'immenses racks à l'intérieur d'armoires métalliques à température et humidité contrôlée, où ils sont "incubés" de façon automatisée. Quand ils éclosent, par dizaine de milliers chaque jour, les poussins sont "sexés", façon pudique de dire que les mâles sont écartés et tués, pour ne vendre que des poussins femelles.

En voici aussi quelques images trouvées sur les sites de plusieurs couvoirs français :

 

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Les poussins que reçoit Thierry n'ont donc rien de "bio" : ce sont les mêmes poussins, de la même provenance et de la même souche standard que ceux des élevages conventionnels.

Depuis quelques années, Thierry a décidé de s'occuper lui-même de l'"élevage" des poulettes : il reçoit des poussins d'un jour, et les garde au chaud dans un bâtiment qui leur est réservé, avec un apport de lumière très contrôlé, jusqu'à ce que les poulettes atteignent quatre mois et demi environ.

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A ce moment-là, il les transfère dans un bâtiment de ponte et les habitue progressivement à plus de lumière : elles se mettent à pondre. Une fois qu'elles sont habituées aux pondoirs, elles sont libérées en plein air.

Cette vie de poule pondeuse en plein air va durer environ 18 mois. Quand les poules atteignent l'âge de deux ans, elles font moins d'œufs et ces œufs sont très gros avec des coquilles trop fragiles. Elles sont alors "réformées" : soit vendues vivantes, soit conduites à l'abattoir, leur viande étant ensuite vendue à la ferme.

Cette durée de vie de deux ans est à comparer à 3 mois pour les poulets de chair ou un an de ponte (après quelques mois d'"élevage" des poulettes chez un spécialiste) pour les poules pondeuses conventionnelles.

En conclusion

Il est probable que vous aurez senti mon malaise vis-à-vis de l'élevage en général et du sort réservé aux animaux, en particulier au moment de leur naissance et à la fin de leur vie.

Je voudrais conclure pourtant en affirmant toute l'estime que je ressens pour le travail de cet agriculteur :

Chez Thierry Desplat, l'indépendance n'est pas un vain mot : c'est la commercialisation en direct de toute sa production ; C'est la préparation "maison" d'une alimentation de très bonne qualité pour ses poules ; C'est la production de semences sur ses terres, du moins pour une partie des variétés anciennes cultivées, qu'il ressème l'année suivante, en autonomie vis-à-vis des grands semenciers et des variétés hybrides ; C'est la liberté d'esprit de refuser les vaccins et les antibiotiques ; C'est même la culture du tournesol, qui fournit le carburant de ses tracteurs !

Quel courage il faut, je suppose, pour poursuivre le travail de ses parents tout en le modifiant aussi profondément, à l'écart de la filière agro-industrielle. Et pour résoudre l'équation économique en diminuant aussi radicalement le nombre de poules (de 40 000 à 6000)... et donc d'œufs !


 

 

 

EARL "L"oeuf bio de Touraine"
La Chauvellière
37240 Manthelan

Tel : 02 47 92 80 45


boite

Vous trouverez ces oeufs, entre autres, chez :
Biocoop Salut Terre, Tours Nord
Coop Nature, Tours
Carrefour Les Atlantes, St Pierre des Corps,
Certains magasins de proximité de Carrefour (sous les enseignes Proxi et Marché plus), dans Tours Centre
Biolinet
"Marguerite" à la ferme laitière de La Lyonnière de Monnaie

et aussi dans
les paniers de l'AMAP Bio en Brenne
et ceux de Stéphane pour la région de Esvres - Tours Sud (tel. 06 09 32 84 97)